Le mal de tête

Lorsque la nuit tombe le fidèle ordinateur de Marly travaille double pour traiter toutes les informations engrangées dans la journées. Il doit être réactif pour que son propriétaire puisse à nouveau effectuer plein de calculs comptables à son réveil.

Marly est employé par une grande société de partage de frais bancaire. Il donne aux pauvres actionnaires de quoi continuer à vivre, pendant que les riches travailleurs les paient en continue avec des devises internationales. Ainsi chaque nuit son ordinateur met à jour les données, actions, dividendes et autre produits financiers destinés à payer les dures journées des actionnaires.

Mais quelles actions font-ils?

Ils changent la monnaie en idée et la transforme souvent en chanson pour endormir les enfants le soir, au son du téléviseur toujours allumé. Et cela est une bonne chose pour les affaires. En effet les bambins ne se rendent pas compte que ce n’est pas maman qui chante la berceuse, mais leur nourrice préféré, ce bel écran coloré avec des images qui les hypnotisent à la bonne parole habituelle de la société.

Mais Marly se réveille ce matin avec un horrible mal de tête, car lui aussi n’arrête pas de traiter sa journée en rêvant aux multiples chiffres qui se mélangent sur son disque dur. La nuit dernière son ordinateur et son cerveau s’entrechoquèrent sur ce chemin de mis à jour nocturne. Durant son sommeil son portable se mit à fredonner toutes sortes de comptine pour inonder le marché des nouveautés de ce Noël. Le 25 décembre se confondait avec Pâques pour engendrer encore plus de bénéfices. La fête devenait continue et finissait par disparaitre du calendrier. Mais les chiffres voulaient plus de zéros après la virgule et plus de feutres pour surligner leur obésité flagrante. Tout  était bon pour les engraisser. La télévision tournait en boucle. Les images d'un lapin dansant avec un père Noël devenaient virales. Le tout sous une lumière permanente pour ne surtout pas réfléchir à ce qui se tramait par là, dans ce logiciel humain devenu fou.

Ainsi en ce 24 décembre Marly se réveilla avec un mal de tête incurable. Il essaya tour à tour les médicaments commercialisés comme sûrs et efficaces. Mais pas un ne le soulagea, aucun effet, même pas secondaire se disait-il.

Il décida de prendre d’autres mesures: il but un peu d’eau car c’est ce que dit la télé, il mangea cinq fruits et légumes car c’est ce que dit la télé et pour finir il prit un de ces somnifères  qui promettent un réveil souriant car c’est ce que dit la télé.

Mais il se réveilla à nouveau le lendemain avec le même mal de tête, au point de ne plus pouvoir regarder l’écran de son ordinateur. Il ne put pas travailler ce jour là, cela lui était bien trop pénible. Au grand malheur de son employeur qui jamais ne vit un seul arrêt de travail de sa part sur son bureau. Il lui donna exceptionnellement  la journée, pensant que demain il serait de retour pour faire gonfler les chiffres de son actionnariat.

Heureusement Marly put encore regarder la télé. Cet écran là étant moins proche de ses yeux pour l’instant. Mais son mal de tête ne disparut pas. Pire, il s’accentua au fur et à mesure que les heures passèrent. Son docteur ne comprit pas cette fulgurance, ayant pourtant toutes ses vaccinations et autres contraintes sociétales à jour. Même son buffet était rempli de toutes sortes de compléments alimentaires censés faire pousser les cheveux, maigrir ou aider une flore intestinale capricieuse. Il avait même de la glace pilée pour soulager les migraines récurrentes dues à des journées trop denses devant son écran depuis maintenant plus de vingt ans.

Mais aujourd’hui elle ne passaient pas. Jamais il n’aurait pensé devoir souffrir d’un mal de tête aussi étrange, alors même que nous sommes le jour de Noël. Pourtant cela n’avait aucune importance pour lui. Sur son calendrier ne figuraient que les jours, aucune fête d’une religion quelconque n’y apparaissait. Uniquement  le solde de son compte en banque à la fin du mois.

Mais que faire, il ne pouvait pas travailler ainsi. Sa douleur lui donnait maintenant des nausées, jusqu’à devoir vomir trois fois dans la journée, l’appétit venant également à manquer. C’est comme si son corps s’était mis en grève. Mais son mental continua à craindre le licenciement s’il n’arrivait plus à ouvrir les yeux sur son écran, et pire celui de la télé commençait également à accentuer ses troubles.

Il se rendit aux urgences, mais là bas aussi les écrans sont impossibles à gérer. Le docteur cherchait son dossier de soin entre la fin de son service et la peur de devoir renoncer à son déjeuner pour aider Marly. Il ne le trouva pas et se dit que tant pis il essaierait ce qu’il a sous la main. Ainsi une perfusion d’anti-douleur plus tard il avait quitté son poste, mais Marly avait toujours encore mal à la tête.

Un autre docteur se présenta à lui, celui là plutôt étrange. Il n’aimait pas trop cette perfusion qui ne servait à rien et lui proposa en échange de faire un tour dans le magnifique jardin de l’hôpital. En cette journée de Noël la neige avait décidé de refaire son apparition dans cette belle région d’Alsace. La nativité y est fêté en grande pompe chaque année, mais elle se confond de plus en plus sans interruption avec le lapin de Pâques et les citrouilles d’Halloween.

Le docteur tout de blanc vêtu mit un bonnet rouge sur sa tête, car ses oreilles étaient sensibles au froid. Il donna une grande couverture à Marly pour qu’il s’y emmitoufle. Ils se baladèrent le long de l’allée de sapin. Le vert de leur parure transparaissait à travers les flocons qui tombaient avec grâce et légèreté. Ils  ressemblaient  à des diamants, comme toutes les âmes qui avaient sans doute prié pour leur retour.

 

-Pourquoi êtes vous tout seul et sans famille en ce jour de Noël? C’est pourtant une belle fête autour d’un repas convivial et plein d’amour? Demande le docteur à Marly

- Oh! Je n’ai plus fêté noël depuis que mon père est parti marcher dans les Andes afin de retrouver le parchemin perdu de la vie éternelle. On ne l’a jamais revu et ma mère a décidé d’aller à sa recherche pour ne plus revenir non plus.

-  Vous êtes sûr de cela monsieur? lui répondit étonné le médecin.

-Evidement et les chiffres ne me trompent jamais.

-Quels chiffres?

-Ceux de mon ordinateur. Ils me donnent toujours les bonnes probabilités et ils m’ont dit que je ne les reverrai jamais car tel parchemin n’existe pas.

-Vous lui faites confiance à cette machine?

-Oui plus qu’à l’humain, qui ne sait jamais quel choix faire dans sa vie. Au moins lui fait les bons et je n’ai qu’à suivre son exemple.

-Je commence à comprendre pourquoi vous avez mal à la tête.

-Ah bon et pourquoi?

-Bien elle n’existe plus, on vous l’a arraché il y a fort longtemps.

-Comment çà! Elle est là, vous la voyez quand même, je peux même la toucher.

-Tout à fait, vous avez mis une magnifique illusion de bonheur à la place. Plutôt réussie je l’avoue. Cependant je pense qu’il manque réellement quelque chose.

-Quoi?

-Votre cerveau ne trouve plus votre âme et les calculs se mélangent dans votre ordinateur. Il est peut être temps de fermer votre machine infernale pour remettre les chiffres de votre vie en ordre.

-Mais je gagne bien ma vie! Je ne vais pas tout arrêter pour un mal de tête.

-Vous avez raison, ce n’est pas à moi de décider à votre place. Mais sachez que faire le choix du logiciel qui tourne en rond peut s’avérer dangereux. Car vous oubliez le rythme des saisons et du temps. Ce cycle est obligatoire pour bien réussir sa vie d’humain et ne pas le prendre en compte peut déclencher des symptômes graves jusqu’à abréger une existence.

-Comment ça, je risque de mourir?

-Mais vous êtes déjà mort puisque vous n’avez plus de tête. Alors prenez le pari de renaitre en ce jour de Noël, c’est une belle date pour cela.

-Ah c’est vrai on est Noël. Effectivement les chiffres l’indiquent,  car les actionnaires ont une très belle rentrée d’argent pendant cette période.

-Ils font quoi vos actionnaires dans la vie?

-Ils rentrent l’argent que je gagne pour eux.

-Vous êtes leur esclave donc?

-Non! Ils me paient en retour.

-Ah ok, mais je ne comprend pas le sens de votre travail. Vous rentrez de l’argent qui n’est pas pour vous et on vous en donne une petite partie en échange, c’est ça?

-Oui tout à fait, ils investissent au départ et c’est logique.

-Ok et comment vous faites pour trouvez du sens à votre travail?

-Je prends le temps de m’octroyer une belle semaine de vacances à l’autre bout du monde une fois par an.

-Parfait, mais alors pourquoi vous êtes en train de mourir de ce mal de tête incompréhensible?

-Je ne sais pas, c’est vous le docteur.

-Oui c’est vrai, dit il en descendant son bonnet rouge un peu plus sur ses oreilles. Voici mon traitement: Refuser les rentrées d’argents qui ne sont pas à vous, pour faire un travail qui vous est propre. Par exemple la couture.

-La couture!!! S’esclaffa Marly. Il n’arrivait presque plus à respirer, cela faisait tellement longtemps qu’il n’avait pas ri de la sorte.

-Pourquoi pas. Rapiécer les morceaux usés ça permet de se sentir utile. D’ailleurs j’oublie, il y deux personnes dans la salle d’attente qui sont venus vous voir avec des victuailles. J’ai cru deviner des oranges et de la confiture à la cannelle.

-C’est étonnant, je ne connais personne qui pourrait me rendre visite.

-Venez, suivez-moi, on va aller à leur rencontre. Et comment va votre mal de tête?

-Je ne le sens plus, étrange… Vous faite des miracles monsieur.

-Non ce n’est pas moi, c’est vous.  En me racontant votre vie vous recommencez à la vivre. Ah voilà nous arrivons.

 

Marly s’arrête net, ses parents l’attendaient avec un cadeaux de Noël géant. Celui qu’il n’était jamais venu récupérer depuis des années.

 

-Mais vous êtes de retour de votre quête? Depuis quand?

-Depuis une quinzaine d’années maintenant.

-Quoi aussi longtemps! Pourquoi ne m’avez vous rien dit?

-Nous sommes venus sonner à ta porte plusieurs fois. Tu ne nous à pas reconnu car tes chiffres nous disaient disparus à tout jamais.

-Quand même vous êtes mes parents, je sais à quoi vous ressemblez. A l’instant je vous ai tout de suite reconnu. Mais… Attendez! C’était vous devant la porte avec un bouquet de fleur: je vous ai pris pour un vendeur de bonheur inutile. C’était vous avec une vieille voiture toute grise, je vous ai pris pour des réfractaires à la technologie et c’était vous avec une petite fille à la main: j’ai cru que vous étiez les nouveaux voisins.

 

-Nous venions pour te sortir de ton écran de fumé lumineuse, même ta fille n’a pas réussi à t’ouvrir les yeux.

-Ma fille?

-Celle que tu as eu de ton union avec Brenda. Une femme formidable qui te quitta discrètement  un soir de Noël. Elle désirait réapprendre à vivre selon les traditions et les vertus de l’amour entre humains. Elle t’aime pourtant encore et vient régulièrement nous rendre visite.

 

Marly s’assit un instant pour reprendre son souffle. Il retrouva lentement sa tête et la connecta avec ce qu’il avait de plus profond en lui: l’âme ou la conscience ou encore le désir d’être tout simplement.

Il venait de comprendre pourquoi le docteur lui a conseillé la couture. Il réalisa qu’il avait déchiré son existence. Il pensait vivre un rêve éveillé face à des chiffres sans sens, qui maintenant ne correspondaient plus à rien. Il constata qu’il avait perdu tous ses repères, même le calendrier s’était transformé en une suite de chiffres sans sens.

Il se tourna vers ses parents et leur demande de bien vouloir l’aider à se remette sur pieds. Son lit d’hôpital allait être sa maison. A peine rentré il ferma son ordinateur et appela son employeur:

 

- Je m’excuse monsieur, mais j’avais perdu la tête ces derniers temps.

- Et quand comptez-vous la retrouver?

- C’est fait et c’est pour cela que je ne peux plus travailler pour vous. Je dois reprendre la couture.

- La couture Marly! Mais vous êtes devenus fou?

-Non je reviens à la vie, sachez le. Les chiffres vont maintenant devoir faire sens dans mon existence.

 

A peine fini sa phrase, il raccrocha en paix avec sa décision. Il put enfin redémarrer sur un nouveau chemin de vie avec l’aide de son ex compagne et de ses parents. Et ces derniers avaient bien trouvé le fameux parchemin de l’éternel bonheur dans la vie. Il décida de prendre sa fille plus souvent dans ses bras. Il réalisa également qu’il était complexe et difficile de donner du sens à un travail, surtout avec les chiffres qui avaient beaucoup de mal à remonter la pente sur son compte en banque.

Mais cet argent rare qui arrivait fut beaucoup plus précieux. Il était soumis à la paix et non plus au malheur et à la mort permanente de son cerveau. Celui qui ne pensait plus avec l’âme, mais avec la peur de ne servir à rien et de mourir. Et c’est exactement ce qui se passa pour Marly. Il mourut un soir de veille de Noël pour renaître à la vie, grâce à l’amour d’un docteur au bonnet rouge et d’une famille qui ne l’avait pas oublié.

Il reprit le vieux calendrier où il entourait les fêtes et les anniversaires et se souvint que son âme avait toujours eu besoin de se rythmer à travers les saisons. Cette magnifique neige le lui rappela à merveille, elle fut le signe de cette paix qui tomba sur les toits dont la mort allait enfin servir de renouveau. Marly retourna quelques jour plus tard à l’hôpital afin de remercier le docteur pour ses bons soins. A sa grande surprise personne n’était au courant qu’un docteur Noël travaillait par ici. Seul un tableau servant de décor en ce temps hivernal représentait  un joyeux bonhomme au sourire merveilleux. Il était affublé d’un grand bonnet rouge, Marly cru même le voir lui faire un clin d’oeil.  Il laissa sa petite offrande à l’équipe de soins. Elle ne manqua pas de déguster avec plaisir la confiture à la cannelle. Un peu de douceur et de repos était la bienvenue entre deux âmes à soigner de ce fameux mal de tête si incurable, quand on oublie de regarder en soi ce qui ne tourne pas rond.

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